Tel est pris qui se laisse prendre !

8 février 2016

Dans le monde biblique, un poisson c’est la nourriture de base, au même titre que le pain. Lorsque l’Evangile parle de poissons, il parle de quelque chose de vital, de toute forme de nourriture, et pas simplement ce qui est matériel.
Il y a des jours de mer calme, sans ride à la surface de l’eau, sans un souffle de vent, des jours de sur-place, à chercher le sens à tout ça, à souhaiter de toutes nos forces que la vie se manifeste, nous fasse signe, nous réponde. Des jours entiers à jeter dans le vide les filets de nos questions, et à le ramener vide, comme si rien ni personne ne pouvaient répondre, jamais.
Il y a des jours où le quotidien des apôtres devait ressembler à cette disette de sens, à se demander qui pourrait bien venir sortir Israël de l’occupation, et quel Messie accomplirait ce miracle. En disant cela, je ne prends pas de grands risques, tout juif de l’époque du Christ, ou presque, y pensait. Et ils jetaient leurs filets avec des gestes répétitifs et ils revenaient souvent vides, aussi vides que leurs réponses à leurs questions. Le symbole du lac et du poisson est aussi vieux que la tradition juive. Il est de coutume en Israël de réciter les trois derniers versets du prophète Michée en se postant devant un fleuve ou un lac: ” Quel Dieu t’égale Seigneur, Tu plongeras tous nos péchés dans les profondeurs de la mer “. La mer, lieu de ténèbres et de froideur et aussi paradoxalement matrice de la vie. Cette même mer déchaînée qui se déchaînera dans un autre épisode d’Evangile, cette mer sensée contenir le Léviathan, ce monstre marin qui veut dévorer l’humanité. Les poissons sont à l’image de notre humanité, comme le dit le livre de l’Ecclésiaste : ” L’homme ne connaît même pas son heure, pas plus que les poissons pris dans le filet fatal » (9, 12).
En accomplissant ce signe de la pêche abondante, Jésus frappe un grand coup, d’emblée, il répond à la quête de ces hommes par le symbole de la vie débordante soudain à portée de main, tirée des mystérieuses profondeurs de l’existence. Aussi fou que cela puisse paraître, de l’obscurité plate du quotidien peut jaillir une vie qui tout à coup nous déborde, nous étourdit presque. « Sur ta parole je vais jeter le filet » répond Pierre. Je n’y vois pas clair, je ne vois rien… mais j’écoute. Et c’est là que tout se déclenche. Combien d’entre nous seraient prêts à écouter et à mettre en action une parole nue, sans signes, à aller puiser en profondeur, en eux-mêmes, à jeter leurs filets dans l’inconnu ? Combien se décourageraient sans garantie, sans preuves, juste parce qu’il est si dur de faire confiance ? Pierre est sans doute un grand naïf, de faire ainsi confiance à un inconnu, car Jésus à ce moment-là n’est pas encore quelqu’un pour lui, ce n’est qu’une rencontre. Mais quelque chose en lui voit au-delà, quelque chose s’abandonne. En l’inconnu, en la rencontre quotidienne, en celui qu’on n’aime ni n’estime énormément, en celui ou celle qu’on ne connait pas, réside peut-être la parole de vie dont nous avons besoin pour notre journée, pour que notre pêche soit abondante.
Alors, grâce à cette confiance inouïe, le filet est plein, jusqu’à l’éclatement. C’est beau, c’est réjouissant. Mais après ? Que faire d’un tel cadeau ? Dieu a répondu, c’est parfait. Et alors? Suis-je repu pour autant? Il y a plein de gens qui s’arrêtent là. « J’ai vécu une expérience spirituelle incroyable », disent-ils. J’ai senti que Dieu était là, j’ai senti que c’était vrai toutes ces paroles. Génial. Et la suite ? La suite n’a de sens que si elle va jusqu’à son terme. Et son terme, c’est de devenir comme celui qui accomplit le signe de la vie, c’est de recevoir sa vie pour l’éternité. Il faut devenir pêcheur d’hommes. Comme ces poissons qui vivent dans les eaux obscures et froides de la matrice originelle et sont parfois saisis par un filet pour aller mourir à fond de cale, certains sont saisis par la parole et tirés des ténèbres pour entrer dans une vie nouvelle. Mort… et résurrection. Et ces convertis deviennent signe à leur tour, signe de l’abondance de vie en Dieu.
Si un jour une parole qui semble venir de bien plus haut que nous-mêmes nous titille à la manière d’un filet, de grâce ne fuyons pas par peu du changement radical que cela pourrait impliquer. Laissons-nous pécher. Et alors promis, à notre tour nous ferons jaillir la vie, à notre tour nous pécherons.
+ Emeric Dupont
L’Action catholique des femmes (ACF) a inscrit dans son projet

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